Julien Hennebo

Mon parcours

J’ai traversé une grande et longue période de forte vulnérabilité (de 1998 à 2012). Un fort besoin de sens et d’absolu non assouvi   m’a conduit vers des chemins de traverses et a révélé une grande fragilité et sensibilité. Fin 1999, alors que je traversais une période de dépression profonde, d’isolement et de détresse émotionnelle, mon corps a commencé à réagir de manière inhabituelle. J’ai vécu des sensations physiques intenses, déroutantes, difficiles à comprendre. À ce moment-là, je ne disposais ni des mots ni des repères pour les interpréter sereinement. L’accumulation de cette souffrance émotionnelle et de cette confusion corporelle a conduit à une bouffée délirante mystique paranoiaque aigue, marquant une rupture temporaire avec une compréhension partagée de la réalité.

Un traitement médicamenteux m’a permis de me stabiliser durablement. Avec le temps, grâce à l’accompagnement de soignants et de mes proches, j’ai appris à relire ces expériences : certaines relevaient de l’anxiété et du stress, d’autres demeurent inexpliquées. Cela m’a appris l’humilité et le respect du mystère, en reconnaissant que la science et notre compréhension humaine ne peuvent pas toujours tout saisir. L’espoir et la ténacité m’ont permis de me reconstruire socialement et d’améliorer progressivement ma vie relationnelle.

Avec le temps, j’ai pu retrouver une vie sociale, professionnelle et affective plus équilibrée, même si une forme de fragilité persistait.

Plusieurs années plus tard, dans un contexte à la fois de crise conjugale et d’ouverture personnelle, j’ai vécu une expérience corporelle profonde à travers le yoga et des pratiques d’attention au moment présent. Cette expérience, profondément régénérante, m’a permis de renouer avec mon corps de manière apaisée en intégrant une dimension spirituelle et cette fois sans perte de repères ni rupture avec la réalité.

Progressivement, j’ai compris que ces vécus n’étaient ni les signes d’une maladie irréversible, ni des phénomènes à craindre, mais l’expression d’un système nerveux sensible, marqué par des épreuves, et capable de transformation et que cela n’était pas incompatible avec l’épanouissement de ma foi.

La rencontre avec les approches par les pairs, notamment à travers le Réseau des Entendeurs de Voix (association du REV France), a été déterminante. Elles m’ont offert un cadre non jugeant, centré sur le sens de l’expérience et le pouvoir d’agir, plutôt que sur la seule disparition des symptômes. Je n’ai jamais vraiment entendu de voix (sans doutes des sortes d’echo dans mon adolescence bien avant ma crise), mais la philosophie du REV m’a réellement séduite dans sa recherche de sens et son approche pragmatique des situations.

Ce cheminement m’a conduit à me réorienter vers des métiers davantage tournés vers l’humain, puis à m’engager durablement dans la pair-aidance. Être reconnu comme porteur d’un savoir expérientiel, et pouvoir accompagner à mon tour, a renforcé mon sentiment d’utilité et d’ancrage.

Article reveil de berk

Le coming out en santé mentale

 

C’est dans cette continuité qu’en 2018, mon engagement dans la pair-aidance m’a conduit à participer à un projet de création d’un Groupe d’Entraide Mutuelle (GEM) à Berck, avec l’association Opalegem.

Un article consacré à ce projet est alors paru dans Le Réveil de Berck, un journal local. J’y raconte ma transformation et notamment ma reconversion dans le médico-social, moi qui était alors moniteur de char à voile sur les plages de la côte d’Opale. Apporter aux autres en maison de retraite ou en établissement pour jeunes porteurs de handicap me nourrissait.

 Berck étant une petite ville, cet article avait fait beaucoup parler à l’époque. Je n’étais par ailleurs pas originaire de Berck : mon histoire personnelle et mon parcours en santé mentale étaient antérieurs à mon arrivée sur ce territoire. (Je suis originaire de Dunkerque).

Le fait de parler publiquement de mon parcours et d’apparaître dans la presse locale, avec une photographie de moi, représentait donc une étape importante. C’était, d’une certaine manière, mon « coming out » en santé mentale : accepter d’être identifié publiquement à travers cette partie de mon histoire, plutôt que de chercher à la cacher.

Le projet de GEM présenté dans l’article n’a finalement pas été retenu dans le cadre de l’appel à projets de l’ARS. L’article étant paru avant l’annonce des résultats, certains éléments présentés dans la presse avaient également été formulés avec un peu d’avance sur la décision officielle.

Une autre entité, venue de Boulogne sur mer, a finalement été choisie pour porter le GEM sur le secteur du Montreuillois. Elle a ensuite constitué sa propre association, L’Étincelle d’Opale.

Avec le recul, je ne souhaite pas revenir sur la polémique qui avait entouré cet article, ni opposer les associations qui ont participé à cette histoire. Les années ont passé. Je préfère aujourd’hui retenir ce que cette expérience a représenté dans mon propre parcours.

Si vous recherchez aujourd’hui un espace d’entraide et de proximité dans le secteur du Montreuillois, je vous invite d’ailleurs à ne pas hésiter à prendre contact avec L’Étincelle d’Opale, qui a depuis développé son activité localement. Les différentes formes d’entraide peuvent être complémentaires et répondre à des besoins différents.

De son côté, l’association Opalerev, dans laquelle je suis engagé, a progressivement développé une vocation davantage tournée vers la mise en relation au niveau national. Son objectif est notamment de permettre aux personnes concernées et aux acteurs du rétablissement de partager des informations, des expériences et des ressources grâce aux sites internet, aux réseaux sociaux, aux séminaires en ligne, aux séjours de rétablissement et aux congrès ou rencontres organisés chaque année dans différents lieux.

Cette dynamique s’inscrit notamment dans le mouvement international autour de l’entente de voix et du rétablissement, en lien avec le REV France et le Hearing Voices Network. Elle permet de mettre en relation des personnes ayant une expérience vécue, des proches, des professionnels et des chercheurs, et de favoriser la circulation des savoirs issus de ces différents regards.

Le coming out en santé mentale

Pour moi, cet épisode de 2018 a donc pris une signification qui dépasse largement le projet de GEM lui-même.

Pendant longtemps, la peur du regard des autres peut conduire à cacher ce que l’on a vécu en santé mentale. Dans mon expérience, cette volonté de dissimulation pouvait aussi entretenir l’isolement, la peur et parfois une forme de méfiance ou de paranoïa.

À l’inverse, le fait d’avoir progressivement accepté de parler de mon histoire m’a permis de prendre confiance en moi. J’ai découvert que je pouvais être connu pour mon parcours sans être réduit à celui-ci. Je pouvais parler de mes difficultés passées tout en étant une personne, un professionnel, un conjoint, un père, un ami, un membre d’une association et un citoyen engagé.

Ce coming out en santé mentale n’a pas effacé mon histoire. Il m’a permis de ne plus avoir à la dissimuler.

La photographie qui accompagne l’article de 2018 représente pour moi une trace particulière de cette étape. Elle montre simplement un homme qui accepte d’être vu, et d’être associé publiquement à une histoire qu’il cachait autrefois.

Un rétablissement vivant

Mon parcours professionnel, fait de reprises, de formations et d’évolutions, j’ai obtenu le diplôme de dévelopeur d’application web en 2023,  témoigne aujourd’hui d’un rétablissement vivant : je ne suis pas défini par ce que j’ai traversé, mais par ce que j’en ai fait. 

Aujourd’hui, je ne cherche plus à effacer mon histoire. Je la comprends, je l’intègre, et je m’appuie sur elle pour avancer, avec discernement, stabilité et engagement.

Je souhaite aussi que mon témoignage puisse contribuer à faire comprendre qu’il est possible de vivre avec une histoire de santé mentale, de retrouver une place dans la société et même de transformer cette expérience en une source de connaissance, de richesse, de lien et de transmission.

L’article de 2018 reste ainsi, sur mon site, une trace de cette période. Non pas pour raviver les débats de l’époque, mais pour témoigner d’un chemin : celui qui m’a conduit progressivement du silence à la parole, de la peur du regard des autres à l’acceptation de mon histoire, et de l’expérience vécue à la transmission.

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